Bières.

8. 6. CHERRY

     8.6 Cherry en main, elle est entrée dans la rame du métro et, chargée de divers sacs et bagages, poussant un vieil homme qui allait s’asseoir, elle s’est exclamée, d’une voix raillante : « S’cusez-moi monsieur, je peux ? » Politesse mal déguisée, elle s’avança et là voilà qui s’assied à ma gauche… Au moment où elle effectua le dernier pivot pour s’aligner avec le siège, son sac me frappa le visage de plein fouet : « Désolée, je suis chargée. » Avec un sourire pincé, presque amusée. Un seul sac à dos, dans cette rame pleine comme un ventre de sénateur, c’était déjà gêner tout le monde. Le total de son barda ? Une valise ricanante, un sac de randonnée fatigué au dos, une besace cousine à l’épaule, un tote bag en toile et six fausses fleurs, d’un beau violet plastique, coincées dans la bretelle de son haut. Une fine pluie de regards s’abat sur elle.

Une fois assise, elle sirota, à traits sonnants, sa 8.6 goût Cherry, cinquante centilitres de nectar tiède, dont le prix officiel est de deux euros moins un centime, avec ce logo si intense ! mêlant tête de loup, cerises et baies de cassis, sur un fond pourpre allant au noir. Baskets blanches, brodées de rose, veste léopard pliée sous la fermeture du sac… elle devait avoir chaud et son sac débordait. À la lisière de la quarantaine, bagues argentées aux doigts, les cheveux longs, lisses, roux. Et les stations de métro passaient, au rythme de ses glous, dont le son fendait l’air, et réveillait le silence d’une soif, étanchée, celle d’une âme paissant à ce puits métallique de quiétude. Rejoignait-elle son Jules ? Certainement pas : la belle sherpa devait rentrer chez elle, de quelques festivités, et ou d’un voyage de dix jours. Elle ne se souciait nullement du regard des usagers bien habillés, montés à Saint-Sulpice ou à Saint-Placide, sur l’unique segment cossu de la ligne quatre. Ô qu’elle s’en fichait ! Elle voulait seulement ça : être assise, et boire sa terrible potion¹. Au vu de l’attention qu’elle portait à chacune de ses gorgées, cette 8.6 devint à mes oreilles délicieuse. Cette femme et sa canette fusionnaient. Ses joues se paraient de couleurs chatoyantes, et c’est comme si le nombre des gouttes bues s’ajoutait à celui de ses jours. Ce liquide, vagabond et vaudou, prit alors la forme d’une source d’eau claire, qui se mit à ruisseler dans mon esprit. Je voyais un lac, au milieu d’une clairière, où se baignait une déesse, une Diane, mais malheur ! On dirait bien que c’est mon ex ! Bon sang de bière brune : qu’est-ce qu’elle fait là ? Et en plus, là voilà qui me nargue, qui se penche… je… la slovène redoutable ! Svelte tentation aux rétines bleues, ondulant dans une eau rose et sirupeuse. Une autre voix m’assaille. Montparnasse – Bienvenü. La vision s’estompe soudainement.

Alors qu’elle était apparue – non pas la diablesse mais la vraie Diane, grande 8.6. en main – et avait pris possession de l’espace, l’auteur buvait lui au goulot les premières pages du premier Faust, et il tombait, au fil de ses gorgées et des arrêts, il tombait de sa lecture, de ces sphères si enveloppantes, si sorcières et si caloriques ! pour cette présence fulgurante, plus vraie que belle et donc plus belle que les belles qui sont fausses : ces dernières qui sont reines et papillonnent dans le Sixième, ces vénusiennes perdrix grises, qui vous pigeonnent, et vous brisent le cœur d’un rire et d’un battement d’ailes. Par sa présence, je tombais, et je remontais. Elle me ravit, comme par la puissance d’une image, de l’art à la vie, et en sens inverse, de la vie aux mirages : c’était Celle, protéiforme, voyageuse éternelle, si fière et si fauve, que jamais l’art ne fige. 

jt

  1. Mais ne croyez pas que nous allions nous quitter sans quelques lignes affectées au goût. En voici une description qui ne manquera pas de faire sourire le lecteur, tant la réputation de cette boisson est sulfureuse, et qui est donnée par un site zythologique en apparence sérieux. Il s’agit d’une lager à la cerise réalisée avec du malt de blé et du malt d’orge. Dans ses ingrédients se retrouvent également du sirop de glucose, du houblon, du concentré de jus de cerise aigre, du concentré de jus de citron, de l’arôme naturel de cassis avec d’autres arômes naturels et comme colorant du concentré de jus de carotte noire. Personnellement je commence presque à avoir soif : donnez-moi donc et fissa une bonne 8.6 Cherry ! Mais c’est la suite qui est magistrale. La 8.6 Cherry de Bavaria se présente dans le verre dans une robe rouge sombre avec des reflets violacés, surmontée d’une mousse rose marqué bien persistante. Au nez les notes explosives de cerise griotte et de cassis. La bouche est assez légère en attaque contrairement à ce que l’on pourrait attendre, puis laisse apparaître un certain corps avec d’intenses notes de cerise puis du cassis pour glisser vers la finale. 
Celle-ci devient à la fois plus acidulée et dotée d’une délicate amertume.
 Il manque selon moi le commentaire rigoureux suivant : avoisine l’œuvre d’art. Mais pardonnez-moi ce deux-tons aigre, qui n’est dû qu’aux griottes acidulées dont je suis maintenant soûl.

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