Paris.

PROSTITUÉE DÉJEUNANT

     Sous la Porte Saint-Denis, aussi imposant que laid monument à la gloire d’un pauvre gars, elle s’est réfugiée, affamée, au sein d’un… café – LE Saint DENIS (casse officielle) et par les grandes fenêtres, celles donnant sur le blanc boulevard, elle, la femme rouge, voit tout au dehors.

     Le manège des silhouettes, des roues et de la boisson lumière. Buées, vapeurs, joues rougies, doigts dans les poches, pieds qui tâtonnent, palpant l’épaisseur du risque, et la valse des manteaux anonymes : de sa pâle baguette, le mac Hiver roule avec art son ballet quotidien. Le boss du café, lui aussi Rouge, et bavard comme un bon taulier, est disposé à commenter l’épaisseur de la poudre, et la hausse du cours de l’or. Sur deux tickets à dix, je perds dix, gagne five. La clientèle est étrange, à la fois de passage et stagnante. Étourdie et indécise. Tentant l’horizon étincelant du Loto, l’analgésie de l’alcool, le faux oxygène noir du tabac, et la giffle aigre du café. Une autre fois seulement, j’étais venu boire l’air en ces lieux chuchotants, gorgés d’acidité, et quelque peu malfamés – mais pourquoi mépriser : malfamés ? N’est-ce pas la vie, dans les saints besoins qu’elle dispense à l’être humain, qui est ceinte ici ? D’une pièce tâter Tahiti, à russes rasades se rincer le gosier, tétant jusqu’à tituber, et puis mangeailler… car, dans un instant vous le verrez, si poliment vous daignez rester : ici se déroule une belle et RÉGULIÈRE RESTAURATION.

     Des t u p p er w a r es ouverts bêtement devant e l l e, où plongent de LONGUES baguettes en BOIS : dedans, une noyade colorée de crudités, oranges, jaunes, charnelles, ou violettes… tout s’est mélangé dans mes yeux. Dans une main les baguettes, dans l’autre un verre de bière bien rond, bien blond, tout droit sorti des fûts de l’industrie, et qu’elle porte à ses lèvres, d’un beau rouge marketing. Une main là, l’autre ici, le regard attiré, tendu ! vers la rue. Un luisant larcin brille sur ses yeux pleins de nuit. Au fond de ces cercles noirs, bouillonne un bain acide et fumant : à la récompense colorée de son crime, se mêle l’inquiétude, l’inconfort, et l’empressement… Elle n’a pas enlevé son manteau rouge : la satanée porte du café ne fait que de s’ouvrir et de se refermer. Clang ! Clang ! Encore clang !

     C’est la réalité en CHAIR et en O S. La v r a i e FAIM. Celle qui dit, sans issue : le sang demande. Elle était seule et ses amies, en patience, attendaient le travail, dans le vent glacé, adossées au mur du Monoprix, ni proches ni loin l’une de l’autre. Et cette Table, précisément celle-là, est à moitié la leur ! C’est Une discrète et utile Tour de contrôle, clanique ; un improbable et public temple de femmes, où celles-ci bectent et se guettent ! Un mot d’ordre implicite : même à l’intime et sacré moment de se nourrir, ne jamais se perdre de vue. À cette Table, vitale, à ce bout d’espace, à elles, à qui veut et à personne, dionysien et dionysiaque mirador ! – c’est en plein jour qu’a frappé cet éclair – les Femmes Rouges, sous le Joug de la Faim, réparent leur souffle. 

Plus loin.

Au-dessus de nous, à travers le sanguin ciment et la buée des lèvres gercées, les rires bleus du ciel. 

jean tertrain


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