Grivèleries.

Le Plat d’estain

C’est bien disné quant on eschape
Sans desbourcer pas ung denier
Et dire adieu au tavernier
En torchant son nés a la nappe

François Villon, La repeue franche des Gallans sans soucy

(Avertissement.)

Je ne pateline, ni sucre mes lettres, aussi ne vous sentez point villonnés, si vous trouvez mes mots trop chantants : c’est que la chière est vraiment belle et l’exige. 

Voyons, ce n’est pas vous, mais de la sauce que je vole !

Car j’ai appris, par mon chant, mes farces et mes tours, du meilleur maître comment gaigner rost, vin, poisson, boudin, et mainte chose qui se mange, sans desbourcer le moindre soubz. 

Icy je veux donc remercier icelui qui, en fol suzerain des ruelles, nous légua cet art.

(Le ceur du texte.)

Frère Villon. La flamboyante cuisine des mots commence avec vous¹, dans votre très inconnu et précieux Recueil des repeues franches ; recueil où vous enseignez aux artistes et aux bourses légieres comment, avec beaucoup d’espièglerie, de musique et de culs à l’air libre, se repaître sans payer. 

(Il pivote la tête vers la caméra et vous scrute).

Serait-ce donc Villon, l’inventeur du resto basket ?

(Il reprend sa pose.)

Seul un rêveur le dirait.

Car sans effort, on s’imagine des filouteries siamoises dans les tavernes et les gargotes ennuitées du vieux monde.

Et puis Villon est déjà beaucoup, sinon assez.

Nous dirons donc qu’il en est le premier prince, ce qui n’est pas rien.

Car en théâtralisant la grivèlerie d’aliment (gaieté lexicale désignant le vol d’aliment et par extension la pratique du resto basket), en la poétisant, sous forme écrite², Villon en a fait un genre ou un sous-genre de littérature, dont l’unique spécimen est Le Recueil des repeues franches. Comme Théocrite a semé les Bucoliques en ce monde, Villon a donné vie aux Grivèleries. Mais aussitôt qu’on a dit ça, un jaloux du fond de la salle rétorque : Saucier, tiens-t’en à ton roux ! Auquel je réponds, sans sous-texte : Soit ! et comme je m’offre à la sagesse : que les professeurs tranchent !

(Il reprend ses manières d’ès emperruqué, qu’il n’avait pas vraiment quitté).

Pour le plaisir des mots et pour vos rêveries, sachez qu’on trouve dans ces pages le nom d’une des plus anciennes tavernes de Paris, sinon la plus vieille. Le Plat d’estain³. Île de la Cité. Près de feue Saint-Pierre-des-Arcis, sur l’actuel marché aux fleurs. Tant de beuveries, de chansons, de filles, de hères, de canailles, de pactes, de chagrins noyés, de danses, de nuits, d’aubes, de comas !

(C’est comme la fin. Il lit à voix basse, comme pour lui, au seuil du murmure.)

C’est bien trompé qui rien ne paie
Et qui peut vivre d’avantaige
Sans desbourcer or ne monnoye
En usant de joyeux langaige.


(…)

Si vous voulez suyvir l’escole
De ceulx qui vivent franchement,
Lisez en cestuy prothocole
Et voyez la façon comment.

(Un sursaut le réveille complètement.)

Avez-vous bien lu… ?

Vous apprendrez dans ces pages comment VOUS NOURRIR sans DESBOURCER LE MOINDRE SOUBZ, n’est-ce passe tout ce que vous pouvez désirez, vous mes frères et sœurs ?

(Mais il continue.)

Je pourrais, pour votre seul plaisir, faire plier ma volonté, et vibrillonner encore quelques lignes en volant maladroitement le français de Villon, cohobant à outrance le vieulx dans le neuf, et le neulf dans le vieux, mais pas plus : car c’est Villon lui-même qui vous attend, dans ce mirifique puits, dans cette eau – si profonde et si translucide, aux milles reflets d’argent et d’or, tel un astre au nadir… oh la pâmante saveur de rosée ! – où toutes les Frances passées⁴ ont puisé, et où toutes les Frances à venir puiseront, dans ce sel, ce ferment rouge et gouailleux. 

(Il exhorte et insulte le lecteur s’il ne part pas lire Villon sur le champ.)

Là, tout de suite, quittez tout ! 

Allez à lui !

(Il fait mine d’attendre.)

Mais… !

Encore là ? 

Me forcerez-vous à vous insulter ?

Pour toi l’affamée et l’impatient, moi le magnanime pourfendeur et transmueur d’esprits avides, je finirai. 

Et puisque vous insistez toutes et tous à recevoir mon secours, ennuyés comme des chiots de cour, tendez donc l’ouïe, le lobe et l’auriculaire, et oignez de graisse d’humilité vos oreilles ! 

Ô, ô, ô… j’entends déjà les vrais gourmands s’offusquer qu’on les prenne pour des nescients… mais il est vrai que je, votre panse à plume, vous soupçonne, pour la moitié, de n’être que des gourmandillons, et pour l’autre, d’avoir lu sans lire. 

Perles de fonds de pintes, genre humain !

(Il s’apprête enfin à finir son discours, ou plutôt sa harangue, sur un ton pédant et moyenâgeux (et cela se devine, pas sans ridicule), mais disant pourtant l’une et sèche vérité.

Tousse bruyamment, et tend son verre à ses lèvres.
Lappe un glou d’oie.

Malgré l’eau coupée à l’eau de son verre, il a un air imbibé et semble se répéter. Il y va, se gonflant et se grandissant.)

Vous, vous, vous ! Grands et moyens gourmands, tirés et souples estomacs : vous êtes toutes et tous les plus ou moins dignes rejetons de Rabelais… ! (Il se félicite d’être aussi élogieux.) Voyez ! Je ne suis pas qu’insultes et gargarismes ! (Il se justifie.) Sans lui, vous n’avez pas l’instrument pour parler de tout ce qui amuse vos papilles et vos tripes. Villon, le grand roi Villon est lui la matrice de Rabelais, et la France – qu’est-ce que la France, si non un céleste rot de Rabelais ? – ne finira jamais, au premier, et au second, de leur payer leur dû.

jalt

  1. Et donc pas avec le chantre de Clamart, qu’il faut aussi révérer. Mais elle ne commence en fait pas non plus avec le roi Villon : le titre est honorifique. Car nous pouvons encore remonter sur ce sentier du Temps gourmand… et il faudra un soir, quand la nuit fourche au jour, vous parler de l’ami de la reine Radegonde. 
  2. Cette précision peut paraître tautologique, mais le lecteur sait que la poésie fut au départ le texte (dans le sens de partition) d’une production musicale (chantée, chez les archaïques), du moins performative (chez les classiques), toujours représentée, et donc donnée à un parterre d’auditeurs. C’est à Alexandrie, dans la célèbre bibliothèque du Musée, que cette matière écrite, fut « lue », étudiée, et commentée par les savants ; se séparant ainsi de son contexte performatif et social, elle est née en tant que littérature. Je résume ici mal ce que dit le professeur Pierre Vesperini dans sa préface aux Magiciennes et autres idylles de Théocrite : pierre précieuse de science hellénistique, et véhicule rare du souffle du Beau. Par ailleurs, les grands connaisseurs de Villon ont peut-être déjà élucidé cette question, mais qui sait s’il ne chantait pas son texte ?
  3. Texte dans le texte. Les ogres d’Estaing. Je saute sur l’occasion quelque peu rare – et gratuite je vous le concède (le thème n’est-il pas la gratuité ?) – de vous parler du village d’Estaing. Il y a dix ans d’hui, un ami de Meudon m’y invitait, pour un bout d’été à tuer, avec un autre ami, en vue d’y goûter les joies de l’Aveyron. La jeunesse ne sait pas quoi faire de l’été, sinon effectivement le tuer, et je partis donc couler des jours ensoleillés et arrosés à l’alcool de noix et de prune, dans ce fief, ou plutôt cette seigneurie, composée de trois ou quatre maisons imposantes en vieille pierre. Le cœur et le corps du texte : en sortant de chaque repas, la grand-mère qui nous nourrissait – paix à son âme belle et généreuse – nous disait : « Que faites-vous, où allez-vous ? » Malheur, après la soupe, les pâtes, la salade, le pâté, le repas ne faisait que commencer ! Et elle sortait des ragoûts, des tripoux, des plats en sauce et des fromages de sa robe, et à chaque bouchée, scrutait avec attention nos regards. Si l’un de nous avait le malheur de refuser une louchée de plus, tant la quantité de nourriture excédait la taille de nos jeunes panses (elle croyait que nous sortions des tranchées), elle s’empressait de nous demander : « Qu’est-ce qu’il y a ? Ça ne va pas ? » Si nous pataugions pour répondre, ce qui était souvent le cas, elle enchaînait avec cette question doublement aiguisée : « Vous êtes malade ? » Nous tombions effectivement malades. C’est qu’elle avait connu le temps des ogres. Et ces visages rouge feu des paysans, à la fête du village, cet aligot blanc et montant jusqu’au ciel ! Heureusement que les longues et vertes promenades, sur ces chemins bleus et escarpés, montant et tombant pendant des heures ! ont bien voulu réparer ces excès.

    4. C’est ce verbe notre ancêtre.


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