Hauts patronages.
Le cochon qui danse
ou
NAPOLÉON DE LA BOUE
ET DES TRUFFES
Après un tel début, que va produire
de digne ce grand parleur ?
Horace
Il est difficile, citoyens, de parler
à un ventre sans oreilles.
Caton
Que la lectrice et le lecteur me pardonnent, si l’apparence, la texture et l’alibilité de ce morceau leur paraissent proches du rien, sans parler du goût, s’ils le trouvent faible, et sans la moindre esculence : c’est que j’aurai, et je l’accepterai, failli à ma tâche. Trouvent-ils que j’extravague, dispersant le peu de suc, ci et là, dans le décor d’une boueuse kermesse ? Je me coucherai, car je les entends, hélas ores ! fautif d’avoir osé, maigrement, essayer d’offrir au Public une espèce d’antoinerie, ou pis une ânerie, et d’avoir cru, naïf que je reste, adoncques avec ceur ! icy servir un peu nos tendres cousins les cochons. J’aurai peut-être, avec la prière que je forme à leur sujet, déguisé, avec métier ou non, le remerciement que je dois à mes professeurs, aux vrais philosophes, à mes maîtres.
Dans un village de Flandre orientale ou du Hainaut,
au milieu d’une fête.
Ouvrez tout : hublots, fenêtres, folies et possibles, et, autant que vous savez, voyez… un cochon… dressé… ! Un vrai suidé en pointe, tenant sur un unique sabot, impossible étoile ! Car c’est ce que je vois. Mais je ne reconnais pas ce dieu… et… là… avec un chant neuf, je crois qu’il hurle à la lune !
Parmi les villageois esbaudis, un vieil et mince apothicaire écarquille les œils, mais pour l’instant, il se tait.
Avec vos yeux, le voyez-vous, son groin happé vers de fauves étoiles, vers le ciel profond, humant de lointains parfums, à mesure qu’il délivre son cri ? Sa tête, comme un loup déliant sa trachée, tombe en arrière de plaisir. Son sabot gauche lui servant de main, dessine de profil une lampe à génie : elle goutte, directement dans sa gueule, un liquide inhumain… ! À ma surprise, il se tourne vers moi, et ses petits yeux noirs, si luisants, me transpercent, comme s’il lisait la partition de mes tripes, et d’un geste il me tend, sans mot ni cils mouvoir, son infâme eau… !
À la surface du récipient : des flammes en langues de serpent nagent et dansent. À cette vue ô combien funeste, mon être se raidit comme une coque de noix.
UNE VOIX DRUIDIQUE, PINCÉE D’UN FAUSSET ENVELOPPE LA SCÈNE. LES VILLAGEOISES ET LES VILLAGEOIS FONT À TERRE, LES MAINS FUR LES OREILLES.
Voici, les larmes et le sang tombés des cochons, depuis l’aube initiale, mélangés et cohobés par mon talent – quoiqu’il me soit prêté par un ange. Je bois, dissolvant tout, en mémoire de leurs peines, à leur santé, à l’éclatement de leurs fers, et à leur complète restauration, dans l’aise, le jeu et les caresses : celles de la parfaite demeure, qui est citadelle, modèle et trône de la Sécurité.
Infernale souffrance ! Je voudrais refuser, mais j’ai trop peur qu’il me transforme en mule ! Je dois refuser d’en boire : j’en meurs presque à la simple idée ! Mais… saint Antoine ! le mal est fait. La seule vue de cette huile noire me fait tomber à terre, et tout autour de moi disparaît, derrière un gros nuage gris. Je suis morcelé… ! Où est mon ventre et ses bourrelets ? Où sont mes bras de poèteur ? Toutes les parties de moi, ci et là sont déplacées, engourdies et prises dans la glace. Je voudrais dormir, mais des yeux de porcs, avides et rouges, tombent sur moi, du ciel et sortant de terre. Il s’accrochent et se collent à ma peau. Leur insistance est un long zoom, pétrifié, en avant, entonnoir sans soleil, où tout, supplicié, supplie ! regards froids comme Pluton ! Je ne peux plus bouger, pas même le petit peton : j’ai croisé l’œil du python. Le cochon, à son tour insensible au sort humain ! voit tout de ma mue en silex. Après des minutes longues et aiguisées comme un ruban de blanches pointées, il lève sa main libre, et la souris de la note une abaisse son fol fifre. Les yeux s’éclipsent. Le silence et les chants d’oiseaux se lèvent. Le temps semble ralentir, et un profond sommeil me tire.
Les villageois rentrent, et me laissent là, gisant. Il avaient vu le cochon, certes, éberlués ! Mais aucun d’eux n’avaient vu le verre ! Et quand je tombai, il ne s’inquiétèrent pas, me sachant bien gardé par la bière que j’avais fait mienne.
Une vieille, qui se levait chaque jour avant le jour, me vit², et ayant pitié de moi, demanda à son fils, benêt dépassant les deux mètres et le quart de tonne, de me charger sur le dos de leur âne³, et me fit porter chez elle, où elle préférait que je dessoûle, plutôt que dans le champ, entre deux canouilles et les ossements du buffet.
De ce que l’apothicaire me raconta, et qui me fut confirmé par au moins trois personnes, dont la vieille, qui ne savait elle pas compter, je dormis 1188 jours et nuits.
Esquisse du réveil. Le destin voulut que je me réveille au début du mois de mai, en même temps que les butineuses et les prés. Mais mon programme n’était pas bucolique, et hélas pas celui du dieu Boileau dans son Épître VI : ni vue ni connue, une secousse effroyable, jaillissant d’un gouffre oublié en moi, me traversa par vagues : voilà que je tremble comme un possédé ! Comme un fou transpirant quelque sucre, ou suant quelque lèpre ! oh, oh ! gazelle échappée d’une gueule acérée, secouant et éjectant la terreur de ses nerfs ! Dans quel four sacré suis-je, dans quel téménos, pour que l’on m’exorcise ainsi ? Je frappe dans le vide, repoussant un ennemi invisible : à droite, à gauche, devant moi, sifflent des frappes vives et pleines de mûres vengeances ! Libération (nul ne se sait de quoi) il semblait y avoir, mais cela m’exténuait, et je tombais d’épuisement. Il me fallut recommencer vingt-deux fois l’opération pour extraire cette épaisse et squelettique bile, ce fantôme, cette goule fait de soi ! Et j’y parvins, en sachant que l’ouvrage n’aurait jamais de fin⁴.
Je suis allongé, je le crois, d’après le stile des lampes et des meubles, chez la vieille dame. Vingt-deux jours et nuits ont passé depuis mon premier réveil, où mon œil et ouïe pataugeaient. La vieille me nérétisait au jus de houblon, et me gavait de bouillie d’escourgeon. L’hôte impromptu que j’étais commençais à lui peser, et elle désespérait de me voir guérir, du mal que l’on baptisa de noms colorés : chorée de la bauge, fièvre des navets⁵, et aussi, par erreur, cochonite de Breda.
La vieille avoit eu raison de pas espoir perdre. De tous ces mouvemens, une aise me gagnait cor et ceur. De barbouillé, jaloux de mes semblables, et sans mie encore de par ma nullesse dans le monde, je me sentais venir à l’existence. À la toute fin de ma tremblotte – dernier miracle du récit, je le jure⁶ : un faisceau de chaleur étonnement humide visa alors ma chair, et la rivière de mon sang, réchauffée, porta pleinement la vie vers mes organes. Du sombre sommeil, je venais à la veille, et d’une veille de poireau, j’allais à la vie.
Un fou passe, on l’entend hurler et rire !
Des villageois lui courent après, ils l’attrapent !
Et le poussent dans la bauge aux pourceaux !
Je voulu enfin sortir, et dîner… ! moi qui avait oublié le goût des chères bonnes – et qui, à mon grand dam, avait retrouvé une corpulence consensuelle – mais la lune versait sa lumière sur le village et, fatigué de ces joutes, je remis à l’aube mes agapes. Morphée jouait sa musique, mes paupières fléchissaient, lévitant presque… quand un bruit violent de porte claqua derrière moi, là où il n’y avait pourtant qu’un vieux mur… ! Le dieu cochon est là debout, capé, sérieux, et il me fixe. Dans sa main en sabot, qu’il tend encore vers moi… son calice du bas monde. Incise : il est en effet drapé d’une cape, lui descendant aux genoux, et qui a ceci de particulier : elle est une fois rouge, une fois bleue. Je ne voudrais pas me répéter, mais… sorcellerie : mes yeux ne savent pas si elle est rouge, ou bleue !
L’auteur avertit ici le lecteur qu’il est au bout de ses limites. Je DOIS maintenant SORTIR de l’interaction, du tableau, et revenir à la surface. Je m’incline devant le cochon avec tout le respect du monde, en espérant que cela lui suffise, et en ne renonçant pas au vœu secret de lui être utile.
IL COMPREND QUE J’AI COMPRIS LE CONTENU DU CONTENANT, ET NE ME TRANSFORME PAS. IL DISPARAÎT, JE M’ENDORS, L’AUBE VIENT ET, APRÈS M’ÊTRE GORGÉ, SUR COMMANDE AU RÔTISSEUR, DE QUATORZE PERDIX GRISES, DONT TROIS À L’AMBROISIE, QUATRE AU GROS SEL, TROIS SAUCE POULETTE, ET QUATRE À LA SAUCE MEUDON, JE RETOURNA HEUREUX ET QUELQUE PEU ENHARDI DANS LE COMMERCE DU MONDE. SUITE À CET INCIDENT, LA MÉFIANCE, D’UN CÔTÉ, ET LE RESPECT, DE L’AUTRE, DOUBLÈRENT À L’ÉGARD DES PORCS, CHEZ NOUS, MAIS AUSSI AU LOIN, OÙ LA NOUVELLE SE PROPAGEA COMME UNE NUÉE D’AILES ET DE COMMÈRES.
COMMENTAIRE
Après l’action et la description, des questions et des tentatives d’explication peu convaincantes. Des observateurs assez doctes ont observé ici qu’il eut fallut faire plus court, ou mieux encore, se taire. Mais l’auteur est un âne.
Est-il Cohobard, le révolutionnaire cochon des ruelles parisiennes, qui tua Philippe, rejeton du roi Louis VI le Gros, en faisant cabrer son cheval ? La foule hurle en chœur que c’est lui. Le narrateur reprend. Dans la cynique geôle des animaux, il aurait purgé sa peine, et enfin blanchi, bleuté et rougi, il se révèle : il se montre au peuple de France… !
Mais par quelle voie s’est-il glissé en ce monde ? Par quelles voix basses, par quel tracé, par quelle épaisse fumée ? On se tourne enfin vers le vieux aux fioles, qui s’impatientait. Afin de parachever sa mue, donnez-lui rosée boire, et roses manger ! Quelqu’un lui répond. Voilà notre sorbonniste ! Tout le monde rit, le vieillard s’en va.
Diable, y comprend-on quelque chose ? Dans la cohue des sachants, la voix d’un homme transperce enfin le brouhaha. Le son est clair, l’articulation soignée.
Il s’exprimait ainsi. En toute honnêteté, l’orgueil impérial de ce cochon est impressionnant à voir : c’est le monarque monarquant, fou, ivre de son Moi. Il déroule, mais il a moins de logique que de galbe dans la voix. D’après mes cent neurones, et ce malgré son apparente et solitaire folie, il est, j’en suis sûr, un cochon mué et sublimé à son degré le plus haut⁷, en parfaite royauté. Et au fond, d’après son cri à la lune, d’après cette communication, qui n’est jamais sans deux, il n’est peut-être pas si seul. La magie⁸ l’ayant invoqué, par mes diplômes sera bientôt divulguée.
Le bougre-à-la-voix-claire continue. Il se fait psycochoniste⁹. Enjambons-donc le comment jusqu’au pourquoi, et allons de l’auge au saloir.
Méprisé par nos regards, écrasé et martyrisé par nos mains, ce preux cochon apparaît aujourd’hui à nous comme une compensation extrême de la conscience pour ennoblir ce qui est vil, ou ce qui est perçu comme l’étant, dans l’esprit du temps. Jehan, laboureur-truffoleur et self-patenté de quarante ans, conclus ainsi que ce cochon est une divinité¹⁰ – suidée, et pas la seule – qui joue, en modifiant la matière et l’espace, pour changer nos regards sur sa race. Sans que personne ne l’y invite, il tombe dans un nininisme abscons, et reliquat mal digéré d’un voyage de trois heures en Rhénanie¹¹. Il lui a tendu sa coupe, mais en réalité, il ne l’a pas vu : Dieu est dans le temps, autant qu’hors du temps, si l’on savait d’abord ce qu’est le temps. Et en vérité, il est ni cochon, ni non-cochon, et par conséquent, il n’est ni ni non-cochon, ni ni cochon. Et au fond des choses, il n’est ni ni ni non-cochon, ni ni ni cochon. Car qui peut définir la créature, si son Créateur est lui-même autant qu’il n’est point ? Autour de lui, tout le monde est parti.
Ayant à ce stade perdu tous ses lecteurs, l’auteur, dans un dernier soubresaut d’emphase, jetant la crème et le faro du bain, en une phrase ! achève de profaner l’image.
Il est, manifesté par les joies grises du village, les mélodies charnelles et le miroir étoilé des nues, le rêve d’un cochon, dans sa bauge éreinté, embourbé et ivre de grains fermentés, rêvassant, rêvant, rêvant au salut, à l’improbable santé des siens.
Dans vos cages et sous vos lames
Combien de mes enfans
meurent en enfer ?
Ce sont vos enfans…
jalt
- S’il paraît seul, en lui-même et devant l’univers, ce Napoléon de la Boue et des Truffes a pourtant sa suite avec lui. Dans les plis de sa cape, des présences, nombreuses, variées et occupées ! Je n’ai pas l’élégance de Buffon, qui dit si bien les qualités de l’âne, pour vernir cette souris, vêtue à la mode de la Renaissance, avec sa fraise au cou, son pourpoint et son bonnet d’apparat : elle joue très vitement d’une petite flûte traversière. La mélodie, bien qu’inaudible à nous, endiable le dieu. À la droite de celui-ci, une grande chatte, ressemblant étrangement à notre Violette. Égyptienne, de profil vers l’avenir, la paisible vestale attend. En bas de la composition, au sol : un autre chat, si famélique que ses traits sont ceux d’un squelette, et à sa droite, un animal dont le museau, par sa longueur, est celui d’un cochon ou d’un loup. Tous, à l’exception de la souris, qui est sûrement le familier du dieu, semblent attendre leur mue.
- Elle avait, ce matin-là, besoin de bourraige, dont elle utilisait les cœurs, ces pentacles azurés au goût de mer, mais aussi les feuilles, tiges et racines, dans de plus ou moins licites compositions. Il est parvenu aux aureilles de l’auteur que l’huile de bourraige aurait des vertus similaires à celle de l’onagre.
- Croyez-vous qu’il put me porter, sur son dos à lui ? Mais, fols, je pèse moi-même un tiers de cent sacs d’orge de l’Essonne !
- On me rapporta que dans ces jours, on vit des lettres et des mots luisants se former au-dessus du pré où eut lieu la frairie, mais que personne ne réussit à les déchiffrer. Mais l’auteur n’est pas sûr que cela soit vrai, et soupçonne davantaige les bougres d’un excès de leurs forestières boissons.
- À cause du dernier aliment que j’avais pris.
- Au risque d’exaspérer le lecteur.
- À un degré si haut qu’on le soupçonne d’un lien étroit avec le substrat des choses. Mais – s’il jouit, et en partie de sa propre noblesse – ne croyez pas qu’il plaide en-tant-qu’individu pour sa race : il est déjà le rêve de son espèce accompli, et surpassé ! Tout est chant, puissance, santé et fierté retrouvées, dans l’image du Roi suidé. Le fait qu’il se suffise à lui-même, et ne plaide consciemment pas pour sa race, indique cependant une lacune – mais pour un cochon, c’est déjà beaucoup atteindre.
- Qui n’est peut-être, à bien y voir, qu’un hasard ennuyeux de la vie ordinaire.
- Lourd calembour de l’auteur qui, se prenant pour Rabelais ou un allemand, forge à tout-va des bimots. La bouffonnisation de psychologue en psychologiste ne lui suffisant pas, il l’a truffé du mot cochon. Que le lecteur s’efforce de ne pas le haïr !
- Le souci d’être honnête, à défaut d’être exact, nous oblige à dire qu’il n’est pas le dieu des cochons. Il ne peut pas l’être : le dieu des cochons, s’il a de la majesté, n’a pas perdu son lien au humus, à l’argile et au foin : il est fidèle, dans son habit comme dans son action, à sa tellurique patrie. Le vrai dieu des cochons ne chante pas : il s’endort, ventre contre terre, avec de précieux goûts en bouche. Sa laie elle, lui murmure de doux bruits.
- On regrettera certainement que soient fourrées des références et des images aussi gratuites et ostentatoires. Jehan fait ici le paon en montrant qu’il n’est pas étranger aux écrits du thuringien Maître Eckhart. Mais dans son village, où maint quidam ne sait pas lire un calendrier, il passe simplement pour obscur. L’auteur, qu’il faut in fine accuser, ne peut pas cacher qu’il n’est en réalité pas de pierre face à l’éclat de la langue des Sermons.
- Note sans attribut dans le texte, car je n’ai pas su où ajouter ces mots. Et ce Verrat n’a grés ni boutoirs.
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